Quand la Poste réinvente le SGDG

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Neuf heures six, je me gare devant mon bureau de poste. Neuf heure sept, me voila dans la place, à deux mètres à peine du guichet dont l’actuelle occupante fait mine de ne pas m’avoir vu entrer. Blonde (ou pas !), la cinquantaine triomphante sous un maquillage délicatement déposé à la truelle, elle feuillette une liasse de documents d’un air soucieux sans lever les yeux sur moi. Sur le carrelage fraîchement lavé qui me sépare d’elle, un petit panonceau jaune fluo m’avertit des pires déboires articulaires s’il me venait l’idée saugrenue de m’aventurer sur ce terrain glissant. Bravant néanmoins la mise en garde, je m’avance prudemment en faisant crisser les semelles de mes chaussures :

— Bonjour !

Mon sourire est avenant mais la charmante préposée n’en a visiblement cure et me répond d’un simple signe de tête. C’est lundi, et comme chaque lundi, elle va surement « comme un lundi ». Donc, il ne faut sans doute pas trop lui en demander non plus côté sourires. Qu’à cela ne tienne, je poursuis sur ma lancée.

— C’est pour envoyer une lettre. Vous pouvez la peser ?

Re-sourire tandis que je lui tends mon enveloppe blanche A5 qui frémit déjà à l’idée de se faire tamponner dans un coin.

— Courrier tout simple ou timbre rouge ? me demande la postière d’un air las.

— C’est à dire…?

— Ben, le rouge c’est le service rapide, votre courrier est acheminé en 48 à 72 heures. Le vert… c’est plus aléatoire.

— 48 à 72 heures ? Quand j’étais gamin, alors que tout passait par la Poste, le courrier était livré en 24 heures si c’était dans le même département. J’aurais cru qu’avec la généralisation des e-mails aujourd’hui et la baisse du volume de courrier en circulation, on faisait encore au moins aussi bien.

Un sourire sarcastique de molaires argentées répond à ma remarque naïve.

— Oui, mais ça c’était avant.

— Bon OK, le timbre rouge alors. C’est pour la Caisse primaire d’assurance maladie, donc autant que ça arrive assez vite… enfin, aussi vite que possible.

— Vous savez, si c’est important, peut-être que vous pourriez choisir le courrier suivi.

— Un recommandé ? Non, ce n’est pas la peine non plus de formaliser à outrance. Et puis je sais que la Sécu n’aime pas les recommandés… Sur ce coup-là, je n’ai pas envie de les énerver avant même qu’ils aient ouvert l’enveloppe.

— Non, non, ce n’est pas un recommandé. C’est une « lettre suivie », moins chère que le recommandé mais plus sûre que le courrier « normal ».

— Plus sûre ? Comment ça, plus sûre ?

— En « lettre suivie », vous êtes assuré que votre courrier arrivera bien à destination.

Là, j’avoue que je suis resté un peu bête. Et je devais même avoir la bouche entrouverte, j’en suis presque certain.

— Attendez, vous voulez dire que si je vous achète un timbre — on va dire rouge — et que je vous confie ma lettre, je n’ai aucune garantie que vous allez l’acheminer jusqu’à son destinataire, à 20 kilomètres d’ici ?

Nouveau sourire couronné jusqu’aux oreilles. Moi, je souris déjà moins, ou alors c’est nerveux, je ne m’en rends pas compte.

— Non, reprend ma guichetière d’un air mi-agacé mi-patient devant l’usager obtus que je suis désormais pour elle, la « lettre suivie » vous permet de suivre le courrier sur votre ordinateur jusqu’à ce qu’il soit remis à la bonne adresse. C’est une sécurité. Le courrier normal ne le permet pas.

— Mais pourquoi aurais-je besoin d’une sécurité au sujet d’un courrier que je vous confie pour que vous le déposiez dans une boîte située à même pas 20 minutes en fourgon ?

— Parce que les courriers, ça se perd parfois…

— Et les « lettres suivies », non. C’est ça ?

— Euh… pas vraiment. Il arrive que des lettres suivies se perdent elles aussi, mais au moins vous le savez ! Alors qu’avec un courrier normal… ben vous ne le savez pas.

J’essaie de mettre un peu d’ordre dans tout ça :

— Donc, la « lettre suivie » c’est le courrier garanti, tandis que le timbre rouge, c’est le courrier « normal », tout simple, sans options…

— Oui et non, grimace-t-elle, le courrier « tout simple » c’est… le timbre vert.

Je sens à sa moue de dégoût que le fameux timbre vert est un sujet sensible, un peu comme le cousin aux cheveux longs de l’administration postale, le rogaton du courrier, le service qui est à la Poste ce que la CMU est à l’assurance-santé : une faveur sociale réservée aux sans-dents. D’ailleurs, ce timbre en a-t-il seulement lui-même, des dents ?

— Ah, fais-je d’un air curieux, et ce timbre vert, il permet quoi déjà ?

— Oh, il vous permet d’envoyer du courrier comme l’autre, mais là vous ne savez pas quand il arrivera, ni même s’il arrivera.

Je tente un trait d’humour qui va tomber à plat, je le sens :

— En fait, on en revient au bon vieux Sans Garantie Du Gouvernement

— La Poste N’EST PLUS un service de l’État ! Rien à voir avec le gouvernement !

Mon interlocutrice semble brusquement terriblement irritée, et même pressée de me voir partir, visiblement.

— Bon, fait-elle sèchement, vous choisissez quoi alors ?

— Vous pouvez me rendre mon enveloppe s’il-vous-plait ? Je crois que j’ai oublié quelque chose…

— Que je… ? Bon, si vous voulez.

La surprise a légèrement adouci le ton de sa voix

— Qu’est-ce que vous avez oublié, me demande-t-elle en me tendant le courrier auquel on promettait un avenir si incertain ?

La lettre en main, je me retourne. Le carrelage a séché. En trois pas seulement, je suis déjà à la porte de l’agence, la main sur la poignée. J’adresse un dernier sourire poli à la postière dont le visage austère reflète désormais ouvertement l’amertume d’une vie passée à s’accommoder d’une offre de services en déliquescence.

— J’ai oublié qu’on n’est jamais mieux servi par soi-même, dis-je en sortant. Je vais finalement l’apporter directement, ce courrier, au moins je sais qu’il arrivera. Et vu la distance, ça me coûtera même moins cher en essence qu’une « lettre suivie ».

Neuf heure quatorze, la porte de l’agence se referme lentement, ralentie par le bras à ressort qui l’empêche de claquer, et aussi un peu je crois par le poids d’une institution qui peine à sortir de son confort hégémonique. Pour ma part, j’ai déjà démarré et je me dis que dans un petit quart d’heure, mon dossier d’assurance maladie sera arrivé à bon port.

Avec au moins 48 heures d’avance sur la Poste, en prime !

3 réflexions sur “Quand la Poste réinvente le SGDG

  1. Magistral… je ris à la lecture de ce post mais je ne devrais pas… c’est terrible de perdre un service comme celui-là quand même… on peut critiquer l’Etat si on le désire mais il est vrai que là, le « C’était mieux avant » est de circonstance.

    Finalement, je fais bien de ne pas demander quand j’envoie un courrier…

  2. Merci Sébastien. Et c’est vrai que c’est dommage de voir un service qui devrait être universel ainsi galvaudé. Et je ne parle même pas de sa mission de diffusion du verbe qui a disparu depuis bien longtemps, perdue en même temps que les derniers tarifs spéciaux en faveur de l’envoi de livres.

  3. Pas étonné.
    Une anecdote: un écran de remplacement neuf, provenant de Chine, livré dans les cinq jours, et remis en main propre par le facteur m’a coûté 12 €.
    En sortant, à croiser le facteur avec cette pièce, je me rendais à la poste pour transmettre un envoi par la poste, en recommandé avec AR à 6 km de chez moi,, il m’en a coûté près de 8 €… !
    Il y a quelques chose qui ne va pas dans l’ordre des choses….
    Allez, et comme dit l’autre… » en vous souhaitant…! »

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