On ne peut restreindre une liberté qui n’existe pas

Partagez sur Twitter Partagez sur Facebook Partagez sur Google+ Linkedin

Depuis une semaine environ, les éditorialistes de tout poil et une partie de nos politiques brandissent la « liberté d’expression » comme nouvel étendard du combat qu’il est désormais de bon ton de mener. Certains veulent en restreindre la portée tandis que d’autres ne lui supposent aucune limite. Mais sait-on seulement de quoi on parle ?

Disons-le tout net, la liberté d’expression n’en est pas une, c’est d’abord et avant tout un droit ! Et c’est très différent.

Dans nos sociétés occidentales prétendument égalitaires, il est admis comme une évidence que les libertés individuelles sont maximales. Or c’est totalement faux, et c’est tant mieux ! Dans une communauté policée, et à plus forte raison dans une démocratie, le respect de chacun impose justement que toutes les libertés soient soigneusement encadrées, canalisées, pour ne pas dire restreintes dans un souci d’équilibre et de justice.

Un héritage des Lumières

On dit souvent que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. La liberté d’expression ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Dès la fin du XVIIIe siècle, avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (intégrée dans le droit positif français comme une valeur intangible de la République), la liberté d’expression ne pouvait exister que dans le respect des droits d’autrui. Ainsi, l’article 10 de ladite déclaration indique que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Quant à l’article 11, il rappelle clairement que tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement « sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

C’est clair, nous avons tous un droit d’expression qui ne saurait exister en-dehors d’un cadre établi par la loi. Mais sous l’influence des penseurs et des humanistes du Siècle des Lumières, nous avons pris l’habitude d’appeler ça une liberté.

Il n’y a d’ordre public que dans le respect des droits individuels

Sérieusement, comment pourrait-on être libre de dire ce que l’on veut sans se soucier de la réputation d’autrui ou du respect de sa vie privée ? Cette hypothétique liberté pourrait-elle justifier le mensonge, la diffamation, le harcèlement, l’insulte…? En aucune manière, et c’est la raison pour laquelle la loi est venue encadrer ce droit individuel afin d’en éviter les abus.

Aujourd’hui encore, le Droit français (comme celui de la majorité des pays du monde), renforcé par la législation européenne, reconnaît une valeur sacrée à l’opinion individuelle. Mais il a également créé tout une panoplie de garde-fous indispensables au bien-vivre commun, afin que chacun puisse s’exprimer dans le strict respect des autres.

Alors, quand j’entends parler de restreindre la liberté d’expression, j’ai l’impression que beaucoup ne comprennent pas ce qu’ils disent.

La liberté d’expression n’est qu’un leurre, un hochet humaniste érigé jadis en symbole pour donner l’illusion au peuple qu’il avait brisé toutes les chaînes qui le retenaient à l’Ancien Régime. En revanche, c’est bel et bien un droit, inaliénable, impérissable, qui s’accompagne par conséquents de devoirs. Et donc de restrictions, voire d’interdictions. Car il ne pourrait en être autrement dans une société qui à l’obligation de permettre à chacun de vivre en sécurité et en bonne entente avec tous les autres. Ça s’appelle l’ordre public.

Inutile donc de restreindre davantage le droit de chacun à exprimer son opinion, la loi l’encadre déjà suffisamment et il convient juste d’accepter que cette loi soit appliquée. Dans tous les cas. Tout le reste, c’est juste de la littérature, de l’ignorance parfois, de la mauvaise foi souvent.

Pierre Desproges disait qu’on pouvait rire de tout mais pas avec tout le monde, et finalement, en dépit des limitations nécessaires de notre prétendue « liberté » d’expression, c’est d’abord et avant tout à chacun d’entre nous de prendre garde à ce que nos mots ne s’opposent pas aux droits d’autrui, au même titre que nous ne supporterions pas que nos propres droits soient bafoués par une parole sans restrictions.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *