Le temps est un ami qui nous dispense d’avoir des ennemis

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Il y a quelques années, j’ai commencé à apercevoir de plus en plus fréquemment un vilain singe hirsute, la face ridée et les yeux noirs affreusement enfoncés dans les orbites. Certes, la première fois, j’ai vraiment été effrayé. Et puis, petit à petit, j’ai fini par ne plus avoir peur de mon image dans le miroir le matin au réveil…

Le truc bizarre quand on vieillit, c’est que finalement c’est moins pénible qu’on ne l’imaginait. Même si on ne l’imaginait pas vraiment, avant, quand on était plus jeune…

En fait non, les rides ne font pas mal. Les poils sur les oreilles ? On est presque les derniers à les apercevoir. La disparition progressive de la belle et soyeuse couverture capillaire qui nous protégeait naguère des intempéries comme des coups de soleil ? On ne la voit pas, tout bêtement, un peu comme si notre cerveau avait développé une sorte de filtre capable de « photoshopper » les parties manquantes sur notre crâne pour les regarnir automatiquement avec la texture que nos yeux détectent alentours. Et si le hasard d’une nature facétieuse se prend à entamer la calvitie par l’arrière du cuir chevelu, nous offrant le reflet de notre visage (presque !) aussi bien coiffé que vingt ans auparavant, alors on décide tout simplement d’ignorer le problème : « Comment ça, je perds mes cheveux !? Mais non, regarde ! »

Alors oui, c’est vrai, certains signaux s’ingénient toutefois à nous rappeler que le temps s’écoule et fait son œuvre. D’abord, si on a la chance d’être parent, ce sont nos petits amours, nos bambins, les prunelles de nos yeux, ces petits bouts de nous-mêmes qui nous font l’honneur de ramener régulièrement notre esprit chrono-amnésique vers le rivage du fleuve Réalité :

« Écoute Papa, de toute façon, tu ne peux pas comprendre. Toi et moi, on n’est pas nés le même siècle. Et je ne te parle pas de millénaire pour éviter de te faire trop de peine. »

Et puis il y a aussi notre corps, ce fourbe, ce traître qu’on a nourri et entretenu chaque instant de chaque jour, amoureusement, religieusement même, surveillant sa bonne marche et la perfection de son fonctionnement, tout en lui accordant parfois les plaisirs auxquels il prétend avoir droit. Celui-là même qui nous a jadis tant fait croire qu’on pourrait toujours compter sur lui pour courir, sauter, s’accrocher, le voilà tout-à-coup qui décide de nous faire trébucher, glisser, manquer notre cible. Au début, on se dit que c’est sans doute le terrain qui est trop accidenté, le fossé qui est trop large ou encore la branche qui est trop haute. Mais non, force est de nous l’avouer, notre principal allié nous a lâché sans autre forme de procès, comme ça, presque du jour au lendemain, d’une manière aussi subite qu’ingrate. Ou tout au moins est-ce l’impression que ça nous laisse. Et comme si cela ne suffisait pas, il ajoute l’humiliation à la peine en commandant à nos poumons d’expulser violemment davantage d’air qu’autrefois, nous coupant la parole pour ne pas entendre nos reproches et nous assourdissant de sifflements asthmatiques qui résonnent dans l’air froid comme autant de rappels à l’ordre sarcastiques.

Notre cerveau, lui, est plus sournois. Évidemment. Car lui, il n’en est pas à son coup d’essai, il a déjà eu maintes fois l’occasion de nous faire douter, de nous effrayer, de nous tester aussi. A force, on avait presque réussi à déjouer ses plans et même à reconnaître certaines de ses ruses chaque fois qu’il essayait de nous avoir. Sauf que là, c’est pour de bon. S’il nous faut un peu plus de temps pour retenir correctement ce qu’on essaie d’apprendre, ce n’est pas parce qu’on est distrait par une « envie de jeunesse », qu’on l’imagine portant une jupe, accrochant le bitume sur ses deux roues ou encore dotée de super-manettes sans fil à retour de force. Non, cette fois, c’est juste qu’on est rouillé et que nos connexions cérébrales ne se font plus aussi bien que par le passé. Il paraît qu’on perd un million de neurones par jour à partir de vingt ans. Un million. Par jour ! Idem pour la mémoire, elle semble un peu plus lente à faire remonter les souvenirs, mais peut-être est-ce justement parce qu’ils partent de bien plus loin qu’autrefois…

Bref, le tableau n’est guère réjouissant. Et pourtant…

Pourtant, avec l’âge vient la sagesse, la pondération, la méditation parfois. L’esprit se calme, l’âme s’enrichit, le jugement s’assure et les priorités évoluent. A la fougue des premières années succède la réflexion et la maturité. Des multiples expérimentations de « l’âge bête », comme on dit, on a peu à peu glissé vers l’expérience, la capacité à éviter les voies sans issue, les questions sans réponses, les sols stériles. Et de ses rêves enfin, on a parfois fait quelques réalités mais aussi beaucoup de renoncements voire d’oublis, autant d’infidélités à nos idéaux sans lesquelles on n’aurait sans doute jamais accompli le dixième de ce qui nous rend fier aujourd’hui.

Souvent, notre vie est devenue tellement éloignée de ce qu’on pensait en faire à quinze ans qu’on se surprend à comparer nos réussites à nos ambitions. Nos échecs aussi ont eu leur importance, parfois davantage même, car ils nous ont appris le sens de ce qui compte vraiment, en nous mettant par exemple dans l’obligation de nous séparer du superflu. Les batailles nous ont endurcis, elles aussi, mais dans le sens noble du terme, celui que Nietzsche entendait lorsqu’il prétendait que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.

La réussite ? Elle a une autre définition désormais. Elle est complexe, multiple, un peu plus humaine aussi. Un vieux dicton asiatique dit qu’on ne devient un homme que lorsqu’on a planté un arbre, écrit un livre et eu un enfant. Toutes ces choses prennent du temps. Et c’est justement pour cela qu’elles sont formatrices. La graine ne nous donnera de l’ombre qu’après que nous nous en soyons occupé durant de longues années, cultivant tout autant ses pousses que notre patience. Le livre naîtra d’abord dans notre esprit, avec l’instantanéité de la pensée humaine, mais sa mise en forme et sa transcription sur le papier ne pourra se faire qu’au prix de grands sacrifices et d’efforts. Quant à l’enfant, sa naissance seule ne fait pas de nous un père (ou une mère), ce privilège ne nous est donné que progressivement, au gré de nos apprentissages réciproques. Et de nos échanges aussi.

C’est pourquoi, le temps qui passe peut effectivement nous rappeler notre précarité, voire notre mortalité. Mais il est aussi et surtout le formidable révélateur de notre évolution, de notre progression vers un meilleur « nous-même ». C’est pourquoi nous ne devons pas regretter celui que nous étions avant, ni même refuser les marques du temps sur notre corps car, finalement, chaque instant qui s’écoule, toujours différent du précédent, nous montre surtout à quel point nous sommes vivants.

2 réflexions sur “Le temps est un ami qui nous dispense d’avoir des ennemis

  1. Bouh, j’espère vraiment que tu as raison et qu’on ne se rend pas compte qu’on vieillit! Parce que moi j’ai tout simplement pas envie de vieillir. Je suis bien comme je suis non mais!
    Mais en même temps je peux pas faire grand chose contre! donc je prie juste pour que le temps passe moi vite :D

    • La seule manière connue de ne pas vieillir, c’est d’arrêter de vivre. Donc, moi, je suis bien content de vieillir ;-)

      Mais attention, je n’ai pas dit qu’on ne s’en rendait pas compte, au contraire. En réalité, la nature est bien faite car chaque âge a ses avantages et on se fait très bien à chaque étape. Aimerais-tu redevenir enfant ? Moi non, car je passerais alors à côté de tout ce qui fait le plaisir d’être adulte. Et c’est ainsi pour chaque étape de la vie. Avant, c’était bien, mais maintenant aussi (et parfois c’est même mieux) :-)

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