Le savoir nous rendrait-il malheureux ?

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Ovide disait que les désirs ne peuvent s’étendre à ce qu’on ne connaît pas. Plus clairement, cela signifie qu’on ne peut pas avoir envie d’une chose dont on ignore l’existence. Au premier abord, ça semble évident et beaucoup ne verraient pas l’intérêt de développer plus avant. Pourtant, c’est à mon sens justement, et très précisément, ce qui nous plonge jour après jour dans cette morosité poisseuse qui semble marquer le début de ce siècle.

Il paraît que c’était mieux avant…

Alors, certes, vous me direz que si l’ambiance est morose c’est aussi parce que le monde est en crise. Crise économique, crise identitaire, crise politique… Sans oublier le terrorisme, la violence omniprésente et toute cette tension qui nous agresse en permanence à travers les médias notamment. Sauf que tout ceci existe depuis toujours, et fut parfois même bien pire dans le passé. Je ne vais pas revenir sur l’histoire de l’humanité, émaillée comme elle a pu l’être de guerres affreusement meurtrières (dont certaines continuent à être commémorées chaque année), des guerres qui n’étaient finalement que des épisodes paroxystiques sur fond de conflit quasi-constant. Je ne vais pas non plus m’étendre sur les épidémies dévastatrices qui anéantirent à chaque fois des populations entières, ni même sur les troubles politiques et religieux qui rendaient le quotidien aussi incertain que terriblement risqué.

Non. En fait, tout cela est connu, ça s’appelle l’Histoire. Mais, étrangement, on a aujourd’hui le sentiment que l’humanité n’a jamais été aussi proche de son extinction, alors même que l’espérance de vie augmente (y compris dans les pays en voie de développement), que les épidémies deviennent suffisamment rares pour qu’on s’émeuve du premier virus de grippe un peu résistant qui parvient encore à tuer quelques centaines d’individus sur la planète et qu’on redoute la fin de notre civilisation sous les coups de boutoir de quelques intégristes en mal de paradis rempli de vierges. De la même façon, je ne m’étendrai pas sur les prédictions catastrophistes des businessmen de l’environnement qui continuent à nous vendre la fin du monde en se servant de quelques épisodes climatiques qui s’inscrivent pourtant dans une chronicité géologique aujourd’hui parfaitement reconnue.

En réalité, toute cette angoisse est fabriquée, artificielle, volontairement alimentée. Et ce qui la nourrit n’est rien d’autre que cette faculté qui nous rend si fier et semble nous distinguer dans le règne animal : l’accroissement permanent de notre savoir.

Inaccessibles objets du désir

Revenons à Ovide et à sa maxime sur le désir. Quoi de plus étrange que le désir justement ? À la fois recherché et craint, synonyme de besoin ou d’envie autant que d’exigence ou de tentation, il passe de plaisir à frustration dès lors qu’on ne peut l’assouvir. Et le souci réside dans le fait que, plus on apprend de choses et plus on découvre l’ampleur de ce qu’on ne connaît pas. Et surtout de ce qu’on n’a pas. Dès lors, notre conscience s’emballe et ce qui n’était au début qu’un simple constat de lacune se transforme rapidement en manque, entraînant un besoin qui devient presque aussitôt un désir. Le plus souvent inaccessible, et donc frustrant.

De la frustration au dépit, il n’y a qu’un pas. Et plus on accumule de désirs insatisfaits, plus on devient malheureux.

Quand le rêve devient réalité, on a besoin de nouveaux rêves

On nous dit que le Français est triste, pessimiste, stressé, inquiet, parfois même désespéré. Et dans le même temps, on nous explique que sa réalité a rejoint les rêves les plus fous de ses aïeux. Au début du XXe siècle (et même plus tard), tout le monde s’accordait à penser que l’homme bénéficierait d’un confort absolu et d’une sécurité optimale lorsque la science lui aura permis de prolonger sa vie, de mettre la connaissance universelle à la portée de tous et de faciliter la communication entre les peuples. De la même façon, le savoir était considéré comme l’arme ultime contre la misère, la faiblesse et les inégalités. Science-fiction, disait-on.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Sauf accident, la médecine nous permet d’espérer vivre centenaire sans trop de difficultés ; les nouvelles technologies ont transformé notre salon ou notre bureau (voire notre poche !) en véritable bibliothèque sur tous les sujets existants ; quant au savoir il nous est librement accessible avec de moins en moins de limitations liées à l’âge, l’état de santé ou la situation sociale (même si ça reste encore perfectible…)

Et pourtant, pour la plupart des gens, savoir qu’il existe autre chose que ce qui fait leur quotidien constitue une véritable souffrance. Quelques uns le vivent même comme une injustice et considèrent alors que l’accès à tous ces nouveaux rêves constitue un droit pour eux.

Un combat puéril et perdu d’avance

Le désir devient exigence et l’exigence devient combat. Un combat par nature inégal qui conduit invariablement à la défaite puisque chaque nouvelle marche sur l’échelle de notre savoir nous montre toujours plus de choses qui nous échappaient jusque là.

Nous sommes encore des enfants sur le plan de l’évolution et notre avidité peut être comparée à celle qui anime les tout petits lorsqu’ils découvrent le monde. Ils sont souvent capricieux, impatients, désordonnés, mais c’est parce qu’ils ont le sentiment d’avoir plus de choses à apprendre qu’ils n’en auront jamais le temps.

En grandissant, en devenant plus sages, j’ose croire que nous saurons entrevoir, non plus ce que nous ne possédons pas encore, mais au contraire tout ce que nous avons déjà. Et là seulement, on peut espérer que le savoir nous rendra enfin heureux.

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